Prendre Bizerte.

la Mission Maerten

Ou les tribulations d’une équipe de réservistes.

En avril 1943 il pleuvait des bombes sur Bizerte et le camp retranché de Bizerte qui englobait Ferryville, aujourd’hui Menzel Bourguiba, ainsi qu’un certain nombre d’installations militaires réparties aux endroits convenables autour du lac.

Depuis l’arrivée des Allemands, en novembre précédent, l’enseigne de vaisseau de réserve Henri Michéa était entré dans une semi clandestinité. Blessé lors d’un appareillage de Dunkerque en mai 1940, il avait été hospitalisé au Touquet où il avait été pris par l’armée allemande. Après une évasion au cours de laquelle il avait traversé la Somme, à la nage avec un bras plâtré, il s’était retrouvé dans un Oflag de Poméranie d’où l’avait  tiré, plus d’un an plus tard, un arrangement passé par l’Amiral Darlan avec les autorités d’occupation. La Marine l’avait presque immédiatement envoyé en Tunisie où il commandait en second une batterie de DCA , la batterie n° 3 située au sommet de la colline de Sidi Yahia, qui  dominait Ferryville. C’est là que les Fritz le retrouvaient lorsqu’ils débarquèrent en novembre 1942.Démobilisé tout en restant au service de la Marine, il survécut à diverses aventures. La Marine lui confia, des responsabilités considérables, en qualité d’adjoint à un commissaire général chargé du ravitaillement dans le Camp retranché de Bizerte. La guerre continuait sous une autre forme. Armé de charrettes et de beaucoup de bras, il parvint à évacuer, sous les bombes, et sauvegarder le contenu des silos à blés que la coopérative des agriculteurs de Tunisie avait entreposé dans les silos du port avant leur destruction complète.

Une forte résistance des troupes accrochées aux confins algéro-tunisiens, avait empêché les Allemands d’occuper tour le territoire tunisien. A l’Ouest, un armistice avait été conclu entre les forces françaises et les Anglo américains qui débarquaient à Alger.  Le 19 novembre, le commandement allemand adressait au Général Barre qui commandait les quelques troupes françaises un ultimatum : « évacuer la Tunisie ou collaborer avec les forces de l’Axe ».  Devant l’absence de réponse, ils ouvraient le feu dans la région de Medjez el Bab à quelques dizaines de kilomètres au sud-Ouest de Tunis, sur la route du Kef et de l’Algérie. La campagne de Tunisie commençait.

A l’ouest sur les crêtes de la dorsale montagneuse se trouvaient donc les Français, que les alliés n’allaient pas tarder à renforcer. Le Général Juin prit, le 25 novembre, le commandement de ce  «Détachement des troupes françaises », les Anglais amenèrent leur 78° division et la 6° division blindée, les Américains un bataillon de chars et le Combat Command B. De leur côté, les Allemands avaient effectué, par la côte, leur jonction avec l’armée de Romel en difficulté en Libye où Montgomery la poussait du côté de Tripoli...

En janvier 1943, pour éviter d’être pris entre deux feux les Allemands devaient éviter que les Alliés ne coupent les liaisons entre Tunis et Tripoli. Des combats confus furent livrés pendant l’hiver. Le 26 février, le Général Anderson qui commandait le dispositif allié, réorganisa le front. A cette occasion, il regroupait, par nations, les forces qui, en conséquence du débarquement allemand, avaient été déployées en fonction de l’urgence et de leur ordre d’arrivée sur le front. Les Français formant un 19° Corps d’Armée occupaient ,  sur ce front remanié, le centre sur la dorsale à la hauteur de Kairouan.

Le 26 mars, en Libye, les Anglais enlevèrent Mareth. L’Afrika Corps dut se retirer via la Tunisie. Les Alliés poussèrent alors vers Kairouan et menacent d’atteindre la côte et de couper l’Afrika Corps en retraite.

 

Pendant ce temps, les vivres manquaient au camp retranché de Bizerte en particulier huile et savon qui étaient pourtant disponibles à quelques centaines de kilomètres de là, à Sousse. C’est ainsi que le Commissaire Général Liozon, chargé du ravitaillement du camp retranché signa le 10 avril l’ordre suivant : -

Monsieur l’Enseigne de Vaisseau de réserve MICHEA se rendra en mission à Sousse pour organiser le transport de savon et d’huile pour le camp retranché de Bizerte. Il revêtira l’uniforme pendant la durée de sa mission.

Départ de Ferryville le 11 avril 1943 au matin.

Durée probable de la mission : Huit jours.> Sousse… Il revêtira l’uniforme.

Muni des documents, visés par le commandement d’occupation, Henri Michea partit à la tête d’un convoi hétéroclite de cinq camions de diverses marques et d’une capacité unitaire de 3 à 15 tonnes. vers sa destination. Chemin faisant, évitant les bombardements anglais le convoi croisa de longues cohortes de véhicules allemands remontant vers le nord. Plusieurs fois il fut contrôlé par des Allemands qui l’avisèrent de la proximité des troupes anglaises mais le laissèrent passer, au vu des documents produits.  Le convoi parvint à Sousse par le nord, alors que les premières troupes anglaises entraient par le sud dans la ville. Il chargea son huile et entreprit de faire retour selon les ordres reçus. Ce à quoi, naturellement les alliés s’opposèrent. Au terme de quelques discussions parfois délicates, en particulier chez le Général Alexander, l’enseigne de vaisseau Michéa fut dirigé vers Alger et introduit en présence du Général Giraud, qui lui confia une mission : Il s’agissait de conduire à Bizerte le capitaine de vaisseau Maerten, que le gouvernement provisoire venait de désigner comme commandant de la marine en Tunisie avec mission d’obtenir le ralliement du commandement de la Marine à Bizerte et d’éviter ainsi une édition révisée de ce qui s’était passé à Casablanca, lorsque les Français avaient tiré sur les troupes alliées. Pour cela il fallait absolument parvenir à Ferryville et Bizerte avant l’arrivée des premières troupes alliées. Pour Michéa, il y avait un problème. En débarquant d’Allemagne à sa libération, il avait comme ses camarades signé un serment de fidélité au gouvernement de l’époque. Comment s’en délier ?  Après réflexion, il accepta cette mission périlleuse.

Le commando était composé de :

Capitaine de vaisseau  Maerten.

ORIC Robert Mengin.

Enseigne de vaisseau de 1ere classe Henri Michea.

Matelots : Tilly , Herant , Denis.

Il fut équipé sommairement de deux Jeeps armées d’une mitrailleuse, de cartes et de quelques provisions. Un bataillon de fusillers  marins fut placé sous le commandement de Maerten afin de prendre en charge les installations de Bizerte. Ce n’était que ce dont une mission de cette nature avait le plus besoin. Maerten fit route avec son seul commando, deux Jeeps et six hommes,  par Bone et Philippeville en direction de la Tunisie. Il entretenait de très bonnes relations avec les Américains et les Anglais. C’était sans doute une des raisons pour lesquelles il avait été désigné pour cette mission. Le 25 avril, il parvenait en première ligne.  Désormais il fallait de l’audace et de l’initiative. Il remettait à l’enseigne de vaisseau Michéa qui lui ouvrait la route avec la première voiture, l’ordre écrit suivant :

Haut commandement

en

Afrique française

Tunisie.

ORDE DE MISSION PERMANENT

L’enseigne de Vaisseau Michea, de la Marine en Tunisie, se rendra en mission.

Trajet : Toute la zone libre de la Tunisie

Moyens de transports : Tous moyens.

Les autorités civiles et militaires sont priées de bien vouloir prêter aide et assistance à l’enseigne de vaisseau Michéa.

Le Kef , le 15 avril 1943

La capitaine de Vaisseau Maerten

Commandant la Marine en Tunisie.

On appréciera la formule.

Dans le nord du Front depuis la côte, et jusqu’à sa jonction avec le segment tenu par les Français, le dispositif était américain, commandé par le Général Patton qui se préparait à attaquer en direction de Bizerte tandis que celui des Anglais, commandés par le Général Anderson, arrivaient sur Tunis et devaient pousser vers Ferryville. Le bataillon de fusillers marins était à Beja.  L’offensive générale commença le 2 mai 1943.

Le 3 mai, les Américains prirent pied à Mateur dans la plaine de la Medjerda, à quelques dizaines de kilomètres de Ferraille. Déjà en février cette position avait été prise par les alliés.  De furieux combats les en avaient repoussé.  Du 3 au 5 mai, les progrès ne furent pas visibles. La plaine de Mateur jusqu’à Ferryville était battue par la Batterie IV, celle qu’avait commandée en second Henri Michéa. Située au sommet d’une colline au pied de laquelle se trouvait la ville, elle était équipée de quatre canons de 75 et tirait sur tout ce qui approchait de Ferryville, char ou infanterie. En procédant à une reconnaissance sur la ligne de front, en vue de tenter de percer sur Ferryville, la mission fut sur le point d’être prise par des blindés allemands. Un peu plus loin elle fut prise sous le feu de cette batterie. Trop tôt pour passer. Cependant Henri Michéa avait bien noté que c’était « sa » batterie qui bloquait.  Deux batteries américaines, commandées par un colonel de réserve, tentaient de la détruire. Mais par suite d’une mauvaise exploitation de leur carte, les artilleurs tiraient sur une ferme située à mi-coteau et les coups tombaient trop courts et sur la ville où ils firent pas mal de dégâts. Maerten , sur le rapport de Michéa, se rendit auprès du colonel américain pour faire rectifier le tir. Les choses  étaient telles en ce temps-là, que le brave colonel, non seulement accepta mais fit mettre une voiture blindée à la disposition des Français, les  fit mener au poste d’observation et leur offrit de régler eux-mêmes le tir. En quelques salves, l’enseigne de vaisseau Michea réduisit au silence son ancienne batterie, passée aux mains de l’adversaire. Cette batterie neutralisée, l’infanterie américaine pouvait reprendre sa progression. Maerten aussi.  Guidées par Henri Michea, les deux Jeeps atteignirent la Kommandantur de Ferryville, abandonnée par l’adversaire et se rendirent à l’Arsenal ou Maerten entreprit, auprès du Directeur de l’arsenal et de ses adjoints, l’exécution de sa mission. Cela n’alla pas tout seul contrairement à ce qui a été écrit par ailleurs. Pendant ce temps, l’autre Jeep entreprenait une reconnaissance vers la Pêcherie à Bizerte, par la route qui contourne le lac par le nord.

Cette Jeep: commandée par l’ E.V. Michea, était armée par l’ORIC. Mengin, et les matelots  Herant et Tilly. Pas un Allemand sur la route, un pont sauté à Tindja sur le ruisseau qui va du lac Ichkeul à celui de Bizerte et le gué miné. Les occupants de la Jeep s’affairent à déminer, avec l’aide d’ouvriers de l’arsenal résidant tout près de là et qui avaient repéré l’emplacement des engins. Deux auto mitrailleuses anglaises égarées dans ce combat obscur attendaient elles aussi de passer. Leur chef prie les Français de «passer les premiers».… Rien toujours pas trace d’Allemands. Le commando est à portée des portes de la Pêcherie. Entrer ? Non,  c’est le Commandant Maerten qui a le mandat. Retour à toute allure à l’arsenal de Ferryville. Michéa et Mengin rendent compte à Maerten  que la voie est libre.

 

Un plan du lac de Bizerte à gauche le lac Ichkeul qui communique avec le lac salé de Bizerte à Tunja. L’étoile Rouge marque l’emplacement de la Batterie IV Ferry vil est ici noté Sidi Abdallâh, la Route pour aller de Ferryville à Bizerte et marquée en bleu. La croix rouge marque le secteur dans lequel évolua la mission Maerten avant de détruire la batterie IV et d’entrer à Ferryville.. l’Etoile jaune marque le lieu où furent bléssés deux membres du commando.

Ayant pendant ce temps, et sans problème majeur obtenu de ses interlocuteurs l’engagement de ne rien faire contre les troupes alliées qui arrivaient, Maerten reprend la route de Bizerte et la Pêcherie. Les deux Jeeps pénètrent dans l’arsenal de la Pêcherie les derniers Allemands s’échappent par le goulet en tirant quelques salves.  Les navires sabordés flambent un peu partout. La ville est encore pleine d’Allemands qui se battent par endroits. L’accueil fait à ces Français est cordial . Mais l’officier de suppléance mis au courrant de l’arrivée de ces visiteurs insolites et des ordres qu’ils apportent, ne veut rien faire sans un accord de son chef,  l’amiral Derrien qui n’est pas là mais sa résidence, au lieu dit le Rara. Le téléphone est coupé, naturellement. Il faut absolument aller trouver l’Amiral, et vite. Au cours de mouvement, le groupe est pris sous un feu  assez nourri. Accélérant Michéa suivi de Maerten se retrouve au milieu de quelques allemands qui pensant sans doute que ce n’est que l’avant-garde d’une force plus importante se rendent ou s’enfuient, mais dans l’accrochage il y eut deux blessés, Matelot Tilly et l’ORIC, R. Mengin. Au Rara, Maerten rencontra l’Amiral  et  acheva la mission qui lui avait été commandée, faire en sorte que les alliés ne soient pas reçus à coups de fusils et que la transition de pouvoir se fasse sans  casse et sans donner de prétexte d’intervention politique aux Alliés. Ce n’était pas certain au départ si on en juge par l’hostilité initiale avec laquelle Michea fut accueilli à son arrivée à Ferryville, tant était  puissante, dans la Marine en Tunisie et depuis Mers el kebir, l’hostilité aux Anglais. Ce dernier acte eut lieu les 8 et 9 mai 1943. Pendant un mois qu’avait duré sa disparition sa famille avait été mise à l’index, puisque son chef. « était passé du côté des Anglais ».Si le 19° corps d’Armée Français est réputé avoir fait 35.000 prisonniers sur les 150.000 qui soldèrent cette campagne de Tunisie, la mission Maerten n’en prit aucun se contentant d’intimider les combattants rencontrés et de dépasser les fuyards et les laissant aux Alliés ou au bataillon de fusiller marins qui suivraient. Le 10 mai, le reste de la mission rentrait à Alger qui désignait un nouveau Commandant de la Marine en Tunisie.

L’enseigne de vaisseau Henri Michéa, à nouveau mobilisé, prenait le commandement d’une autre batterie, la n° 3 située sur la pointe Ras Shara, à proximité du village de Menzel  Abd er Rahman. Il allait descendre quelques avions adverses avant d’être rendu à son métier de capitaine au long cours en 1945.



 

Marine Nationale  Etat Major Général

n° 23 E.M.G. 3

Daté Casablanca 15 août 1943.

L’enseigne de vaisseau de Réserve Michéa

Etant à Ferryville en zone ennemie, a traversé les lignes et mis toutes ses connaissances sur l’ennemi à la disposition du Commandement allié. S’est ensuite dépensé sans compter, dans les journées du 5 au 8 mai . Au cours de la bataille pour Ferryville il a d’un poste avancé, réglé avec efficacité le tir de deux batteries américaines contre une batterie particulièrement gênante et meurtrière tirant de Ferryville.

Signé : Lemonier

Archives de famille.

 

 

 

 

Dernière mises à jour de la page : vendredi 15 juin 2012

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