Actes de piraterie dans les eaux du Pen-ar-Bed, au Moyen-âge, 1481.

 

par Hubert Michéa, Capitaine au long cours.

Le document dont je présente aujourd'hui la transcription, est conservé aux Archives de la Loire Atlantique sous la cote E 203/5. Il est écrit sur un très beau parchemin blanc et souple, un pergamino mesurant environ soixante par quarante centimètres, scellé du grand sceau de la ville de Bruges.

Il fait partie des pièces de procédures qui étaient conservées au château de Nantes, qui ont été préservés de la destruction pendant la période révolutionnaire. Les événements auxquels se réfère illustrent, à bien des égards, l'histoire maritime du Finistère et rappellent certaines pratiques juridiques en usage dans toute l'Europe du Nord. Il constitue ce que nous appellerions de nos jours une "affirmation de rapport de mer". Les capitaines d'une flotte de la Hanse, à l'occasion d'une escale à Bruges, au retour d'un voyage au cours duquel ils sont allés charger du sel à Brouage, déposent la relation d'un incident entre les mains de leur consul, les Aldermans de la Hanse4. Ceux ci font authentifier le rapport par les échevins de la Ville de Bruges, dont le sceau est connu partout en Europe. Le document acquiert ainsi le caractère d'un acte authentique. Nous pratiquons encore de nos jours des légalisations de signature dont la chaîne permet à des opérateurs lointains de s'assurer de l'authenticité d'un document. Ce rapport est visiblement destiné à implémenter une procédure introduite à Nantes, en vue d'obtenir la levée d'une la saisie de quelques navires et capitaines de la flotte hanséatique. Cette saisie a été obtenue à la requête d'un maître de nef breton dont le navire, au retour d'un voyage à Madère, avait été capturé, dans le voisinage du ras de Saint-Mathieu, par deux navires pirates se disant danois, avec la complicité, des Hanséates.

Il ne manque pas d'études qualifiées consacrées à l'aspect juridique et diplomatique de textes du XVe siècle. Ce texte en est une excellente illustration. On trouve de plus, dans ce texte, quelques expressions particulières telles que: "lever le tref", pour mettre à la voile.

Au plan nautique, l'incident souligne les habitudes de navigation médiévales des peuples du Nord, en particulier la quasi obligation de passage au travers des ras de Sein et de Saint-Mathieu, dont j'ai traité par ailleurs, et leurs conséquences sur la vie du Pen-ar-bed. Le texte évoque également cette piraterie maritime que H. Touchard, 1 qualifie de déchaînée et que les Ducs s'efforcent de réduire. H. Bourde de la Rogerie 2, précise qu'elle "a perduré jusqu'à la fin du XVIIIe siècle".

 

Situons le décor.

La Bretagne est en paix. Une paix relative. Les vingt années passées ont vu des relations contrastées avec l'Angleterre. C'est avec une suspicion particulière qu'on aborde un navire anglais sur les côtes du Pen-ar-Bed. Dans deux ans en 1483 Jean Coetanlem attaquera Bristol. La méfiance n'est, ni unilatérale, ni dénuée de raisons... Les relations agréables entretenues par le Duc avec Charles le Téméraire, facilitent les relations avec les Flandres. En avril 1481 François II conclut une alliance avec Maximilien d'Autriche. Si cette alliance est mal perçue à la cour de France, elle resserre les liens de la Bretagne et des villes des Flandres, avec Bruges en particulier. La politique des Ducs de Bretagne depuis Jean IV a fait de son mieux pour s'assurer les sympathies des autres duchés et royaumes d'Europe, en négociant des traités de commerce. Les Archives départementales de la Loire Atlantique possèdent encore copies de traités passés Par Jean V,François 1er et Pierre II avec La Hanse Teutonnique dite Hanse Thioise, comme aussi avec l'Espagne. La Hanse était une confédération de villes maritimes situées principalement en Allemagne et qui étendait ses comptoirs jusqu'à Novgorod en Russie. La Hanse était entrée en conflit dans la seconde moitiè du XIV° siècle avec le roi de Danemark et avait obtenu une codification des droits de passages dans les détroits reliant la Baltique à la Mer du Nord. Depuis ce succès la Hanse était devenue une puissance non seulement commerciale mais aussi politique.

Le document nous montre qu'une flotte de navires de la Hanse se rendait à la Baye, comme chaque été, pour y charger du sel. Un navire Breton est pris par deux pirates en Iroise, à proximité de la flotte Hanséatique.

Deux versions des faits sont en présence. La première, celle du plaignant breton nous est présentée dans l'exposé des motifs. Elle résume les pièces d'une procédure antérieure transmise par un certain Maître René Pero(t), prévôt de la cour de Nantes. Il s'agit en tous cas d'une relation de seconde main. Après l'énoncé des noms, age et qualité des déposants, vient la seconde version, celle des Hanséates, déposée sous serment, entre les mains de leur consul, les Oldermans de la Hanse Thioise à Bruges. Les deux versions différent sur quelques points.

 

Notes concernant la transcription:

Les lettres manquantes dans le texte ou indiquées par signes abréviatifs ont été mises entre parenthèses dans le texte qui suit. Les apostrophes ont été ajoutées. La ponctuation, complétée par mes soins pour faciliter la lecture de ce texte juridique. J'ai laissé l'indication du numéro de chaque ligne (entre parenthèses) pour faciliter la vérification de la transcription . Pour faciliter la lecture un appareil de notes couvre les mots susceptibles d'embarrasser le lecteur.

Transcription:

"A tous ceulx qui ces présentes lettres verront ou ouront Bourgmaistres eschevins et conseils de la ville de Bruges Salut. De la part de honorables sages et prudens seigneurs les oldermans 4 de la nation de la Hanze thioise 5 résidens en ladites ville de Bruges, (2) nous a esté diligament exposé comment au mois d'Aougst derrain passé, certaine flotte de hulkes 6 en nombre de vingt quatre o(u) vingt cinq dont estoient les admirals Henry Sroueder et Jacques de Vos de la ville de Dansick 7 en Alemaingne de la dite Hanze thioise et plusieurs marchands (3) dicelle Hanze, avoient été affréttée pour, par la grace de Dieu, par le premier vent propice que Dieu don(ne)rait, aller en la Baye ou Bruyage 8 et illecq chargier du sel sur toutes les dites hulkes pour sur icelles estre mené et rendut en Allemaingne, ensurant les contracts de ce entre les, (4) maistres et mariniers des dites hulkes et les les dits marchands affréteurs de ce frects, laquelle flote ainsi affrétée faisant voyage vers ladite Baye ou Bruyage et venant entre Saint-Ma(t)hieu et l'île de Brest 9 où ils posèrent l'ancre pour attendre le vent qui lors fut contre, a esté ratainte 10, (5) de deux navires de guerre dont estoient capitaines, comme ils sont depuis bien et duement acertenez 11, Porharst et Pymuct du Royaume de Denemarke lesquels deux navires de guerre aussy posèrent à l'ancre et après qu'ils y avoient ésté environ deulx jours et (6) deux nuyts, iceulx navires de guerre levèrent leurs ancres et synglèrent tant et si avant qu'ils passèrent le Ras, ou envers 12, ils rencontrèrent, comme il ont entendu, certaine navire de Bretaigne dont estoient capitaine et maistre Francois et Jehan le Heu, laquelle avait esté, (7) chargée de plusieurs biens et marchandises en l'isle de Madère et fust icelle navire dudit de Heu par lesdits deux navires de guerre, illecq assailly tellement que après qu'ils sestoient ensemble ben esparé combatus, icelle navire du Heu par lesdits deux navires de guerre, a esté convaincue 13, (8) prinse et destroussée. Et pour ce que ceulx de ladite flote, ignorans et ryens sachant de l'entreprinse, ni du fait desdit deux navires de guerre, entretant 14 que iceulx deux navires de guerre se rupperent 15 et travaillèrent pour faire ladite prinse, se levèrent à voile pour aussy passer ledit Ras (9) et parfé..16 leur dit voyage. Et que ils16b, par tempeste de vent et orage de mer venant droitement devant ledit Ras pour y passer, estoient à jusque au port de Brest où ils derechief se posèrent à l'ancre. Et que ceux desdits navires de guerre avant et après ladite (10) prinse eulx ont parlans avec ceulx de ladite navire du Heu par fixion et faintise 17 se singerent 18 de la compagnie de ladite flotte. Et que ceulx de ladite flotte, à cause que les deux navires de guerre eulx16b rattaignans 10, comme dit est, avoient cachie 16c certaine navire de Dansik dont estoit (11) maistre Hans Proost de ladite Hanse, envoyèrent leur bateau esquippé de leurs gens vers iceulx navires de guerre pour savoir qui ils estoient. Et que ceulx de la dite flotte et lesdits Porharst et Pimuc estant ensemble à terre audit Saint-Mathieu 19 ainsy que iceulx Porharst (12) et Pymuc se boutèrent en la compagnie deulx s'entre-parlèrent ouvertement disant l'un à l'autre bon jour et bon soyr sans avecq eulx tenir autre conseil ou communication. Les dits du Heu veulent maintenir et soutenir ceulx de ladite flotte avoir esté assistans aydans et conseilans avec (13) lesdit Porharst et Pymuc, capitaines desdits navires de guerre, à faire ladite prinse et que entretant lesdits Porharst et Pymuc se traveillerent pour faire icelle prinse, ils ayent fait signes de joye comme de sonner trompet(te), de tirer canons et lever banières 20, au confort desdits preneurs (14) et qu'ils ayent aussy esté participans des biens et marchandises prinses comme dessus sur ladite navire desdis du Heu. Et ont iceulx du Heu à ceste cause en Bretaigne fait arrester et empeschier par manière de contre-prinse plusieurs marchan(d)s maistres de neifz et mariniers de ladite flote qui (15) y estoient marchandement arrivez, cuidant 21 sur iceulx marchan(d)s maistres de neifz et mariniers, recouvrer entière réparation et restitution de ladite prinse, ensemble tous les domaiges et (pre)judests 22 qu'ils ont, à cause d'ycelle prinse, souffert. Lesdits marchan(d)s maistres de neifz et mariniers (16) de la dite Hanse, par diverses raisons et moiens sousten(nent) 23 au contr(ai)re et qu'ils, ne aucun d'eulx nayent esté aidans, conseilans, ne aucunement participans, d'icelle prinse. En telle manière qu'ils se sont mis en procès l'un contre l'autre par devant honnorable sage et pourveu Maistre René (17) Pero(t), provost de la cour de Nantes en Bretaigne qui sur ce, par très hault très excellent et très puissant prince le Duc de Bretaigne a esté com(m)is et ordonne aussy que lesdits marchan(d)s maistres de neifz et mariniers puissent estre absol(vé)s et soient délivrez de la demande et impeticion des dits (18) du Heu. Et aussy de poveir poursuyvr(e) et recouvrer tous les coutz, frais et depens, par eulx soustenus et soufferz et que encore souffrent et soustiennent à cause de l'empechement, sur eulx fait, par lesdits du Heu. Il leur est besoign et necessaire de prouver et fa(ire) apparaitre la vérité (19) de ce que dit est 24. En nous pryans et requerans que en ayde de droit et de justice pour le bien et avanchement de marchandise nous voulssissions 25 suivre que dit est, oyr et examiner autelz tesmoygns, marchan(d)s et maistres de plusieurs hulkes qui furent et sont de ladite flotte. (20) qui de ce scevent clerement à parler. A ceste cause ils produceroient 26 par devant nous et de leur déposition et declaration par serment, leur consentir et faire expédier noz bre(f)z (ju)ssicatoires en forme deue, pour leur aidier, tant et cy avant, que le droit le douvront. (21)

Nous considerans ladite queste est raisonable et que droit veult et raison donne que l'on tesmoigne choses véritables mesmement quand on est requis, certifions et tesmoignons par ces présentes que aujourdhuy sont venus et comparus par devant nous en leur propres (22) personnes les dits Henry Fauder, agé de soixante ans; Jacques de Vos, quarante ans amiralz de la flote d'Alemeigne; Clas Jucte maistre d'une hulke de ladite flote appelée Saint-Jacques; Hans f Henry, trente ans, Aubert Bisschart, vingt trois ans, maistre et marinier d'une hulke (23) de la dite flote appelée Saint-Adrien; Pierre Barker, de quarante ans, Hans Croes, de vingt six ans, maistre et marinier d'une hulke de la dite flote appelée Saint-Ursulle; Henry Willekin, trente cinq ans, Joachin Heroivoet, trente ans, Hans Brauwer, vingt six ans maistre (24) d'une hulke de ladite flote appelée Saint-Elis(a)beth; Bernard Verhter, de trente quatre ans, maistre d'une hulke de la dite flote appelée Saint-Anna et Hans Proost, de soixante ans maistre d'une hulke de la dite flote appelée Saint-Ursule27, tous de Dansick; Marius (25) Adular, agé de cinquante ans, maître de la houlke de la flotte appelée "Saint-Jorge" et Hans Erwart, de trente six ans maître de la houlke de la flotte appelée "Sant-Anna", tous deux de (H)Ambourg; Ernould Crugher, agé de quarante ans, maistre et Vrederic Loev, de vingt deux ans, (26) marchant d'une hulke appelée Saint-Jorge; Henry Geedraen, de quarante cinq ans, maistre et Joakin Harch, de vingt six ans, estimain 27 d'une hulke appelée Saint-Anthoine et Hans Drayer, de trente trois ans, maître de la houlke de la flotte appelée "Saint-Anna", tous de (27) Lubeck; Hans Steenberc, de Gimpsbbolde et Hans Hermenar, de vingt trois ans ou environ, de Resnele au pays de Flandre en Alemeigne, tous de ladite Hanse Thioise; lesquels et chacun d'eulx par leur serment solemnelement pretez ainsy qu'il appartient nous ont dit, (28) déposé, affirmé, certifié et déclaré, que au mois d'Aoust der(rain)28 passé ils et chacun d'eulx estoient, par plusieurs marchans de ladite Hanse Thioise, affrétéz pour aller par le premier vent que Dieu don(e)rait, charger sur lesdites hulkes du sel en la Baye ou Bruyage (29) pour le suy icelles hulkes mener28, ensuyvant les contraz entre eulx et lesdits marchans de ce fret, en Allemeigne et aussy qu'ils cinglèrent et voyagèrent vers ladite Baye ou Bruyage venans entre Saint-Mathieu et l'Ile de Brest ou ils posèrent à l'ancre (30) pour attendre le vent; après que ils y avoient séjourné trois jours et trois nuits ou environ, ils veirent en mer venir deux navires de guerre carchans certaine navire de Dansick en Allemeigne de ladite Hanse dont estoit maistre après Dieu le dit Hans Proost, (31) laquelle vint d'Angleterre pour aller aussy vers ladite Baye ou Bruyage et aussy qu'elle fut rattainte des deux navires de guerre. Iceulx navires de guerre la firent eslarguier leur voile en tyrant sur icelle navire, poudres, canons et autres artilleries (32) de guerre et après que les capitaines des deux navires de guerre sceurent et entendirent que icelle navire estoit d'Allemaigne, ils la laisserent paisible sans le plus traveiller et posèrent iceulx deux navires de guerre aussy illecq à l'ancre près S(aint)-Ma(t)hieu, (33) environ demy lieue deulx près le Sabelon 29. Aussy lesdits de flote, entendans par ledit Hans Proost, envoyèrent leurs bateaux esquipéz de gens de leur flote, vers lesdits deux navires de guerre pour savoir qui estoient les capitaines d'iceulx, qui leur rapportèrent (34) que ce furent lesdits Porcharst et Pymuc lesquels estans aussy arrivés et posés à l'ancre alerent audit Saint-Mathieu à terre. Et aussy que eulx déposants et autres de leur compagnie, estans aussy ilecq à terre pour oyr messe et acheter vitailles et aultres (35) choses leur necessaires, par ce que iceulx Porschart et Pymuc vindrent et se boutèrent en leur compagnie, ils s'entreparlèrent de bon jour et bon soyr et aucuns de la compagnie de la dite flote aussy que les gens desdits Porschart et Pymuc passerent par devant (36) eulx qui davanture ilecq se desjunoient leur donnèrent à boire de ce qu'ils avoient comme le compagnons d'aucune compagnie et coustume sont à lautre 19. Et après qu'ils avoient illecq aussy esté deux jours et deux nuits, sous espoir d'un peu de (37) vent qui survinent, lesdits Porschart et Pymuc allerent à voile et levèrent leur tref 30 et singlèrent tant qu'ils passerent le dit Ras. Et après le département d'iceulx Porschart et Pymuc, ils entendirent d'aucun habitans du dit Saint-Mathieu que, pour le (38) saufconduit que ils avoient donné aux dits Porschart et Pymuc, iceulx Porschart et Pymuc leur avoient promis part et portion de toutes les prises qu'ils porent faire sur iceulx d'Espagne 31. Et sans plus rien sachant de l'entreprinse des dits Porschart et Pymuc, (40) cuydant parfaire leur voyage, ils levèrent aussy tous ensemble à voile. Et aussy qu'ils singlèrent devant ledit Ras pour y passer, par tempeste de vent et orage de mer qui leur survint reboutés jusques au port et havre de ladite île de Brest, (41) là où un de leur compagnie estant malade, sur une des hulkes de ladite flote dont etoit maistre après Dieu Palle Janszon, morut et fut illecq enterré et encevely et estant ainsy reboutés, cheminant entre ledit Ras et ladite Ile de Brest, ils entendirent par ceux de (41) leur compagnie qui vindrent de Terre ? que ils virent lesdit Porschart et Pymuc assaillir et prendre en mer environ une cognaissance de chemin d'eulx 31 une certaine navire laquelle venait comme il leur semblait vers ladite île de Brest, laquelle navire ainsy prise et detroussée (42) par les dits Porschart et Pymuc comme ils ont entendu depuis, estoit de Bretaigne et avoit esté chargée par Jehan et Franchois le Heu, maistre et capitaine dicelle navire, appelée le David de Blavaz en Bertaigne, eulx estans en l'isle de Madere, de plusieurs biens et marchandisqes, lesquelz (43) iceulx Porschart et Pymuc ont vendu ou autrement fait leur plaisir à leur proufit, sans que iceulx biens ou marchandises ou aucune partie d'icelles soient venuz à leur cognaissance car icelle prinse ne leur touchait à riens, mais estoient d'icelle bien dolans 31. Dirent et (44) déposèrent en oultre, lesdits déposants que ils scevent bien et de vray que en toute ladite flote n'éstoit aucun trompet(te) ni banieres, aussy ne furent ils apprestés ne f(o)urnis de armes ne d'aultres artilleurs servant à la guerre, de quoy ils eussent peu lesdits Porschart et Pymuc (45) ayder ou assister et quant ores ils eussent en tout et qu'ils pourraient asshouader 31, sy ne leur eussent ils fait aucun renfort car ils vindrent par aventure contre leur plaisir a leur compaignie. Et combien que entre ce que lesdits Porschart et Pymuc feirent ladite prinse (46) se mirent a tirez vers ledit Ras comme dessus, ce fut tant seulement pour parfaire le voiage qu'ils avaient entreprins, comme dit est, vers ladite Baye ou Bruyage.

Item In(ter)rogé quelle recognoisance qu'ils ont des dits Porschart et Pymuc, di(s)ent et déposent (47) qu'ils scevent bien et de vray que ils ne sont de la dite Hanse thioise, car sy on les pouvait trouver à Dansick ou entre autres lieux d'icelle Hanse, ils seraient arrestés et prins et aussy corporellement exécutez à cause des rapines qu'ils font journellement sur les marchants (48) et ont plusieurs fois dict qu'ils sont Buteurs? du Roy de Danemark.

En temoignage de ce nous avons fait mettre à ces présentes le scel aux causes de ladite ville de Bruges, faites et données le douzieme jour de janvier de l'an de grace mil quatre cent quatre vingt et ung."

Fin de transcription.

Voyons tout d'abord ce qui est commun aux deux versions des faits:

La flotte s'est trouvée en août 1481, obligée de relâcher par défaut de vent à Saint-Mathieu en Bretagne ou plus exactement en l"Isle de Brest". Cette expression, peu courante, pourrait désigner, soit Béniguet, soit Quemenes, voire Kermorvan, qui est souvent désigné sous le nom d'ile du Conquet. En effet dans la relation faite par les Hanséates il est précisé que ce lieu est distant de "demy lieue", de Sabelon, les Blanc-Sablons, la grande baie voisine du Conquet et de Saint-Mathieu. Les mouillages ne sont pas des meilleurs dans les îles. Cependant ils étaient utilisés depuis des lustres. Certains navires y faisaient même de l'eau au puit de Kymenoys en particulier, où eut lieu en 1292 une des rixes les plus célèbres de l'histoire maritime franco-anglaise 32 . On y trouvait un abri temporaire contre les vents de Sud-ouest qui s'opposaient à la progression vers le Sud. On y était assez peu dérangé par les habitants du continent que l'on pouvait joindre en utilisant les annexes comme le font, ici, les Hanséates lorsqu'ils envoient des gens s'enquérir des noms des capitaines danois. Les marins se rendaient sur le continent pour quérir les sauf-conduits, "ouir messe", chercher des victuailles, et semble-t-il étancher la soif que, c'est bien connu, l'air salin suscite chez les marins. C'était l'occasion de fraternisations entre équipages. Le texte précise "comme le compagnon d'aucune compagnie et coutume sont l'un à l'autre". Une flotte de vingt cinq bateaux dont les capacités de manoeuvre étaient disparates demandait un plan de mouillage considérable. C'est pourquoi les îles et la baie des Blancs-sablons permettaient des mouillages plus libres que le port du Conquet proprement dit, qui pouvait être assez vite encombré.

Arrivent les deux navires armés en guerre. Nous voyons qu'ils ont chassé, auparavant et arraisonné un navire de Dantzig en provenance d'Angleterre et qui se rend à la Baye. Ils l'ont laissé aller lorsqu'ils ont connu sa nationalité. Il faut dire qu'un des récés de la Hanse fait prescription à tous membre de la confédération de détruire les pirates. Ces deux navires, qui se disent danois, mouillent semble-t-il aux Blancs-Sablons, à une demie lieue de la flotte hanséate, soit environ deux nautiques si on considère 15 lieues d'Allemagne par degré et un peu moins si on retient la valeur de dix-sept lieues et demie par degré selon l'usage d'Espagne et de France. Beniguet se trouve à deux nautiques des Blancs-Sablons. C'est là, sans doute, qu'il faut placer le mouillage de la flotte hanséate.

Plus manoeuvrants les navires de guerre réussissent à passer le Ras avant les lourdes hulkes du convoi hanséatique. Ces deux navires de guerre rencontrent, dans le Sud du Ras, en Iroise, le navire breton en provenance de Madère, qui remonte du Sud-ouest. Il à pris connaissance de la terre au Sud de l'Iroise. S'il avait atterri au Nord il se serait engagé directement dans la Manche. De toutes manières un navire venant de cette direction prenait une première "connaissance" de la terre à la sonde. Au sud de Ouessant la couleur du sable ramené par le plomb est d'un rouge particulier comme le souligne P. Garcie Ferrande 33 Ce navire remonte donc vers le Nord et cherche l'entrée sud du ras de Saint-Mathieu. Cela lui est possible puisque le convoi descendant est bloqué par des vents contraires, donc de secteur Sud. Il s'agit là d'un des premiers navires bretons ayant chargé du sucre à Madère à destination de Flandres 34. Ce navire va être arraisonné par les deux Danois. La Bretagne n'est pas en guerre avec le Danemark. non plus qu'avec l'Espagne puisque ces Danois auraient offert des parts de prises faites sur les navires de ce pavillon. Cette arraisonnement ressemble à de la piraterie. Les Danois semblent avoir ensuite disposé du navire breton et de sa cargaison. Aucune des deux versions ne nous précise en quel lieu ni selon quelle procédure, non plus que l'étendue du préjudice.

Un acte conservé à Anvers et dont j'ai copie sous les yeux nous permet de d'imaginer ce qui a pu se passer 35. Il nous relate l'arraisonnement d'un navire en provenance de Nantes et se dirigeant vers Anvers:

"... ont le XIIII e jour de décembre, soubs Belle-Ile esté abordez par ung navire esquippé en guerre.... ayant environ quatre vingt hommes dessus, et estoient tous les hommes de ladite navire de guerre noirciz en leur visage et par cela desguisés qu'on ne les pouvait recognaitre et par force et violence, ils enchappèrent tous ceulx des deux navires dessoubs les .... d'icelles et en prenderent et despouillerent toute la artillerie, munitions, pouldres, boulets, arquebuses, espées et toutes aultres armes des deulx navire plus deux ancres deux cables et deux voiles, davantage toutes les hardes, chausses souliers et toutes les autres choses de ceulx des deux navires".

Il n'était pas nécessaire de vendre le navire et sa cargaison. C'était prendre le risque d'être soi-même saisi dans le port. Il pouvait s'avérer plus profitable d'emporter ce qui était utile à l'arraisonnement d'autres navires....

Pendant que les pirates arraisonnent le Breton, la flotte hanséate parvient à mettre à la voile mais elle est gênée par un orage comme ceux si fréquents que l'on rencontre en été et se trouve obligée de retourner à son mouillage selon la première version. S'agit-il de Brest ou bien de Bertheaume ou encore des îles du Ras ? Selon les Hanséates dans la seconde version, il s'agit de l'Île de Brest, dont ils viennent d'appareiller et où ils ensevelissent l'un des leurs, décédé de maladie. Ce détail me semble de nature à corroborer cette hypothèse.

La flotte hanséatique a, sans doute, par la suite poursuivi sa route, vers la Baye, puisqu'au moment de la rédaction de l'acte, en Janvier 1481, elle est de retour à Bruges. Elle a toutefois perdu certains de ses conserves qui ont été retenues en Bretagne à titre de contre-prise à la requête des capitaine et marchands du navire breton détroussé par les deux navires de guerre danois. Où ont elles été saisies? Dans un port de la Baye ? à Brest, lors du passage de retour? Le texte ne le précise pas. Le fait qu'une action soit déjà en cours à Nantes en vue de faire lever la saisie ne nous éclaire pas sur ce point. De telles mesures de rétorsions, par lettres de marques ou par saisies conservatoires, étaient habituelles à cette époque. C'est en vue de réduire le nombre des procédures en justice causées par ces affaires, que l'ensemble des gouvernements de l'Europe du Nord, et en particulier le Duc de Bretagne, négocient des traités garantissant le passage inoffensif de leurs nationaux sur le territoire et dans les eaux du Pen-ar-bed. Les Bretons spoliés accusent les Hanséates d'avoir été complices des deux navires danois et ont donc fait jouer cette possibilité. Complices comment, par signaux phoniques, trompettes, coups de canon, lever bannières?. L'accusation pourrait se justifier. Un risque de collision avec un convoi de vingt cinq bateaux manoeuvrant de concert pourrait avoir ralenti le Breton et facilité son abordage par les Danois. Les Bretons voient une présomption de collusion entre les Danois et les Hanséates dans la fraternisation de équipages, à terre. Ce à quoi les Hanséates répondent que c'est la pratique normale entre "bons compagnons".

Naturellement les Hanséates nient avoir fait les signaux incriminés et précisent que l'arraisonnement s'est passé hors de leur vue. Témoignage contre témoignage. J'imagine qu'à défaut de pouvoir confronter les acteurs la cour a du éprouver du mal à se faire une intime conviction.

On pense volontiers que ces pseudo-Danois sont de véritables pirates. Mais quelle serait leur nationalité? S'ils avaient eu un parler anglais ou flamand ou espagnol les Hanséates qui sont allés aux nouvelles et les ont fréquenté dans les estaminets du Conquet n'auraient pas manqué de le remarquer et auraient été trop heureux d'en faire état pour se disculper, comme ce fut le cas dans une autre affaire conservée dans les "Certificatie boeken" aux Archives municipales d'Anvers 36, dans laquelle quatre équipages déposent, à Anvers, et relatent les conditions dans lesquelles ils ont été arraisonnés par un capitaine écossais "reconnaissable à sa barbe rouge" dans les environs de Penmarch. Non Les hanséates parlaient les langues scandinaves et germaniques et n'ont pas été frappés par le parler des pirates Il se peut qu'ils aient été de nationalité danoise. tout autant qu'allemande.

A défaut de disposer de la suite de cette affaire il ne nous est pas possible de trancher sur la responsabilité réelle des Hanséates. Il est probable que à défaut d'avoir pu mettre la main sur les pirates, l'équipage breton n'eut qu'à passer ses procédures par pertes et profits.


Quelle fut l'étendue de la prise faite sur le navire breton? la cargaison fut-elle dispersée par les Danois? Dans ce cas où cela? Dans la région conquétoise? Se pourrait-il que les marchands du Pen-ar-bed aient acquis des marchandises provenant de la prise d'un navire breton sans se poser de questions? Les Hanséates rapportent une accusation grave lorsqu'ils disent que les danois ont promis aux gens de Saint-Mathieu une part des prises à faire sur des bateaux espagnols. Même erronée une telle accusation n'est pas sans évoquer les observations faites par ailleurs et rapportées par J. Kerhervé 37 selon lesquels les officiers des brefs de mer n'étaient pas au dessus de tout soupçon.

En tout état de cause ce texte, en sus des procédures par lesquelles les souverains tentent d'humaniser les relations sur mer, souligne l'intérêt capital des passages des ras de Saint-Mathieu alors que des méthodes de navigations plus "modernes" sont déjà pratiquées par les Italiens depuis près de deux siècles.

Consulter la chronologie générale de Pen ar bed?


 

Dernière mises à jour de la page : vendredi 15 juin 2012

Chapitres : [ Accueil ] [ Plan du site ] [ Sommaire ]

[ Publications ]

[ expositions ]

Voir "la Galerie"

Voir "La Mouette"

[Site ]

 

Suites : [ Raz ] [ Bizerte ][ Pen ar bed ] [ Frezier ] [ Quemenes ] [ Chateau Brest ] [ Dati ] [ Marteloire ] [ Bruges ] [ Astrolabes ] [ Lion d'or ] [ Marée ] [ Boutres ] [ Pélerinage ] [ Liberty ][ répertoire ] La Cordelière

 

Me Contacter