Vous avez dit Marée?


Par
Hubert Michéa
publié par l'almanach du marin breton en 1999

Savez vous que l'ancêtre de l'almanach du Marin breton est un almanach nautique imprimé au Conquet par un certain Guillaume Brouscon peut-être d'origine flamande dans les années 1548 ?

 

 

En ce temps là, peu de gens savaient lire surtout à bord des bateaux. Alors pour connaître la marée autrement qu'en observant les roches et le sens du courant on utilisait des procédés mnémotechniques.

Ces procédés avaient été mis au point par les hommes d'église, afin de déterminer une date commune à toute la chrétienté de la célébration de Pâques. Le Concile de Nicée avait décidé que l'on ferait la célébration le dimanche qui suivrait immédiatement la pleine lune qui elle même suivait l'équinoxe de printemps. En un temps où le calendrier des P.T.T. n'existait pas il fallait donner aux évêques les moyens de calculer cette date. Bède le Vénérable, repris plus tard par le Pape Sylvestre II, le fameux mathématicien Gerbert d'Aurillac, composèrent des traités. Ce sont ces documents qui nous montrent comment on faisait et comment, G. Brouscon réalisa ses almanachs. On savait que les lunes reviennent dans le même ordre tous les dix-neuf ans. C'est le Cycle de Meton, du nom du mathématicien grec qui l'énonça le premier. Ensuite on savait que douze lunes d'environ 30 jours s'achèvent 11 jours avant l'expiration d'une année solaire de 365 jours et un quart. Lorsque le soleil et la lune sont ensemble, au début d'un cycle, la lune terminera son année 11 jours avant le début de la seconde année solaire; l'année suivante 22 jours, la troisième 33 jours et ainsi de suite.

Si donc on divise le millésime d'une année par 19 , le reste est ce qu'on appelle le nombre d'or. Celui-ci marque la position d'une année solaire dans le cycle lunaire. En multipliant par 11 ce nombre d'or on obtient l'épacte. Elle est l'avance de la lune sur le début de l'année solaire. Lorsque ce produit dépasse 30, ou un multiple de 30, on ne garde que le reste. Chaque période de trente jours vaut un mois lunaire entier. Parce que la lune avance de 11 jours en douze mois, l'épacte augmente au fil de l'année d'un jour par mois. (février n'a que 28 ou 29 jours selon les années)

En ces temps là on comptait l'année de l'équinoxe de printemps à celui de l'année suivante.

Par conséquent pour connaître l'âge de la lune un jour quelconque de l'année:

Vous diviserez le millésime par 19 et vous garderez le reste.
Sur votre main vous compterez les jointures de chaque doigt plus le sommet de chacun. Vous trouverez dix neuf. Diviser 1998 par 19 de cette manière est long et vous risquerez de vous tromper. Mai il existe des raccourcis.
Par exemple 1998:
19 fois cent qui ne font pas de reste.
98: c'est 4 x vingt + 18.
20 égale 19 + 1 . Je dis donc que le reste de 4x 20 est 4.
18 + 4 font 22 qui excède 19 , de 3. Là on comptait sur les doigts.
Ce reste 3 est le nombre d'or de 1998.
Le nombre d'or 3 multiplié par 11 fait 33. L'épacte est de l'année 1998 sera 3 (33-30).
Cela signifie que la dernière nouvelle lune de l'année 1997, comptée fin Mars 98 selon les habitudes médiévales, aura eu lieu trois jours avant le début de l'année 1998; soit le 28 Mars. Sachant cela nous pouvons calculer l'âge de la lune tous les jours de l'année 1998 et jusqu'à la fin du mois de février 1999.

L'épacte se calculait sur le pouce , première jointure 10, seconde 20 bout du pouce 30.

Prenons par exemple le 15 août 1998:

Je compte 3, (épacte de 1998).
J'y ajoute le nombre de mois écoulés depuis mars (mars compris) soit 6.
J'y ajoute enfin les 15 jours du mois d'août.
Total: 3 + 6 + 15= 24.
Le 15 août 1998 sera le 24° jour de la lune.
Cela se calcule sur les doigts, de tête ou avec un papier.....

Pour savoir comment sera la marée ce jour-là au voisinage d'un port particulier, il faut connaître l'heure de la pleine mer au jour de la nouvelle lune dans ce lieu là.

Brouscon avait réalisé une carte de Bretagne sur laquelle il avait porté de petites roses de vents symbolisant ce que nous appelons l'établissement de port. Ces roses étaient reliées par un trait fin aux ports qui avaient à peu près la même heure de marée. La rose renvoie à un diagramme circulaire. Pour le Conquet c'est celui du "Suroest" qui signifie que la pleine mer y survient vers 3 à 4 heures après midi. On peut y lire, en regard du jour, l'heure de la pleine mer et celle de la basse mer. "I" vaut une heure; "° " un quart d'heure; "+ " dix; "O" midi. Au 15° jour du mois la pleine lune et marquée par un cercle blanc, au 8 et 22° les premier et dernier quartiers sont marqués. Trois jours après la nouvelle lune, marquée d'un rond noir, un gros flot qui marquait la plus forte amplitude.

 

3h30 au le cadran "Suroest" nous donne l'heure solaire, matin et soir de la pleine mer au Conquet. A notre montre cela fait 5h30 et 17 h 30 (en temps moyen universel + 2, d'été). Il faudrait pour bien faire aussi ajouter l'équation du temps qui peut atteindre +/- 20 minutes selon les saisons.

17h30 serait l'heure de la pleine mer à notre montre au Conquet le 30e jour de la lune.

Pour le 24° jour, notre 15 août, nous lisons sur le cadran "Suroest", en regard du ++IV° jour, +° pour la pleine mer et IIII° pour la basse mer. Le cadran donne 10h 1/4 pour la pleine mer et 4h1/4 pour la basse mer. (Heure solaire; ajouter 2 heures pour retrouver notre montre)

L'algorytme de compte médiéval:

Le 24° jour, nous serions six jours avant la prochaine nouvelle lune, du 21 août 1998. La lune avance par rapport au soleil d'environ 48 minutes par jour soit une heure moins deux dixièmes. C'est ainsi qu'on comptait. La pleine mer le 15 août doit donc tomber six fois 48 minutes, soit quatre heures et huit dixièmes, soit encore 4 h 48 minutes, avant celle de la prochaine nouvelle lune, donc 17h30 - 4h48, soit 12h42 de notre montre qui sont 10 h3/4 heure solaire du diagramme de Brouscon. Le calcul ci-dessus est approximatif, la vitesse de la lune n'étant pas uniforme. Les diagrammes réalisés par Brouscon tentent de corriger ces imperfections. C'est pourquoi vous lisez au 24° jour 10h1/4 et non 10 h 3/4.

Almanach de Guillaume brouscon au Conqquet 1548, Bodleian Library, repr. Derek Hawse @
Les almanachs réalisés par G. Brouscon furent très recherchés. Mesurant 10 x 7 centimétres ils pouvaient être ramassés dans une poche de vareuse. Ils évitaient des calculs qu'on n'aime pas faire sur un bateau. F. Drake en posséda un qui est conservé à la bibliothèque Bodleienne. On en connaît une douzaine dont trois en France. Les noms des "vents" qui marquent les établissements de port, y sont notés en français et en Breton. "Suroest "correspond au" Mervent" (établissement vers 15h30 solaire). Ils sont les lointains ancêtres de notre Almanach du marin breton.

N.B. Au temps de Brouscon on ajoutait un au millésime avant de le diviser pour tenir compte de ce que l'ère chrétienne était réputée avoir commencé au nombre d'or 2. Depuis ce temps, en 1582, le calendrier a été réformé on lui a enlevé dix jours. C'est pour cette raison que le procédé fonctionne encore de façon à peu près satisfaisante, à condition d'oublier les 11 jours de cette première année chrétienne.

Ces procédés archaïques ne tiennent pas compte d'un certain nombre de mouvements de la lune. Cependant, ils donnent encore de nos jours des indications que l'on peut vérifier. On allait moins vite, on avait le temps de sonder et de regarder. Pour plus de sûreté consultez tout de même l'Almanach du marin breton.

Ce texte a été collationé avec l'aide de Marie Josèphe Farizy coqjo@sympatico.ca



Dernière mises à jour de la page : vendredi 15 juin 2012

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